Les vitraux de l’église des Jacobins : une histoire en plusieurs temps
Modifié le :
Comment rendre la couleur à des fenêtres restées ternes pendant plus d’un siècle ? Au Couvent des Jacobins, la réponse à cette question raconte une grande partie de l’histoire de ses vitraux. Dans notre article consacré à l’Art du vitrail, nous annoncions revenir plus longuement sur quatre lieux emblématiques de la ville. Voici le premier-rendez-vous de cette série, au cœur de l’un des édifices les plus connus de Toulouse, le couvent des Jacobins.
Le vitrail : un patrimoine vivant en constante évolution
Dans les édifices religieux médiévaux, le vitrail ne se limite pas à un rôle décoratif. Véritable « Bible de lumière », le vitrail met en scène les récits religieux. Il donne aussi une dimension symbolique à la lumière qui traverse l’église. Après un long déclin amorcé au XVIIᵉ siècle, cet art renaît au XIXᵉ siècle grâce aux grandes campagnes de restauration du patrimoine.
Le destin des vitraux des Jacobins illustre ce grand récit national. Les vitraux des Jacobins illustrent parfaitement cette histoire. Construite à partir de 1230, l’église est d’abord éclairée par un vaste ensemble de verrières médiévales. Celles-ci filtrent la lumière, structurent l’espace et renforcent la mise en scène du lieu sacré. La Révolution marque un tournant. Fermé, puis transformé en caserne à partir de 1810, le couvent perd l’essentiel de ses vitraux. Les baies sont murées. Les verrières sont déposées ou détruites.

Un décor médiéval presque entièrement disparu
Aujourd’hui, le Couvent des Jacobins constitue un témoignage majeur de l’architecture médiévale toulousaine.
Les deux rosaces de la façade occidentale en sont les témoins les plus anciens. Réalisées entre 1330 et 1335, lors de la reconstruction de la nef financée par le cardinal Guillaume Pierre Godin, elles sont les seuls vitraux médiévaux encore en place dans l’église. Depuis plus de 650 ans, elles dominent la façade sans avoir été déplacées. L’ensemble des autres verrières médiévales, déposées au XIXᵉ siècle, n’est jamais revenu.
D’un diamètre d’environ 2,50 mètres, chacune de ces rosaces est composée de dix-neuf compartiments disposés en cercles concentriques. Dépourvues de personnages ou de scènes narratives, ces « ornements de pleine couleur », représentent un type de vitrail décoratif caractéristique de la production toulousaine du XIVᵉ siècle.
Au fil des siècles, ces deux rosaces ont également fait l’objet de plusieurs campagnes de restauration. Un première restauration par un maître-verrier intervient en 1865. Alexandre Ouillac les remet en plomb au début des années 1940 et Max Ingrand les complète vers 1965. Elles constituent aujourd’hui un lien direct entre l’église médiévale et les créations contemporaines qui composent le reste de l’ensemble verrier.
L’histoire mouvementée des vitraux aux Jacobins
L’ensemble des vitraux visible aujourd’hui aux Jacobins est le résultat d’une longue histoire faite de disparitions, de restaurations et de choix artistiques successifs.
Le destin tragique des vitraux médiévaux des Jacobins
À l’origine, un ensemble de vitraux médiévaux répartis dans vingt grandes baies éclaire l’église. La Révolution, puis l’occupation militaire du couvent à partir de 1812, entraînent leur disparition progressive. En 1816, les vitraux sont déposés à la cathédrale Saint Étienne et les fenêtres murées.
“M. Virebent, architecte de la ville, les fit enlever avec précaution et les fit déposer dans les galeries supérieures du cœur de Saint-Etienne”.
Abbé Carrière (1865), L’Auta : que bufo un cop cado més, 1951
Cette opération, pensée comme une mesure de sauvegarde face aux risques de destruction, ne suffit pourtant pas à préserver l’ensemble. Lors du transfert vers la cathédrale, seules les rosaces restent en place au Couvent des Jacobins. Elles sont les dernières verrières à conserver leur emplacement d’origine. Peu après, une explosion survenue dans un magasin de poudre du quartier endommage une partie des vitraux de la cathédrale Saint-Étienne. L’ensemble des Jacobins, qui y avait trouvé refuge, est alors partiellement utilisé pour combler les ouvertures ainsi créées. En 1847, l’effondrement partiel de la toiture des galeries provoque enfin la destruction presque totale des verrières encore conservées. : “Une des toitures des galeries tombe et écrase toutes ces verrières, excepté une seule”.
Le renouveau des vitraux : un siècle de restaurations et de créations
Après le rachat du monument au ministère des Armées en 1865, l’église des Jacobins engage une vaste campagne de restauration. Au cours du XXᵉ siècle, plusieurs maîtres verriers restaurent et complètent progressivement les fenêtres de l’église. Tous poursuivent un même objectif : retrouver une harmonie lumineuse en dialogue avec l’architecture médiévale et les rosaces conservées.
1923 – 1927 : restitution du chevet
En 1923, Emile Ader (Toulouse, 1854-1931) réalise le vitrail de la fenêtre d’axe, au-dessus de la chapelle axiale, en s’inspirant des peintures murales décoratives en trompe-l’œil ornant la baie aveugle du clocher. Par la suite, ce modèle sert de référence pour l’ensemble des baies de chevet de l’église. À partir de 1925, l’atelier toulousain Saint-Blancat réalise les vitraux situés de part et d’autre de la baie axiale, complétés en 1927 par le travail de Moulenc.
1942 – 1947 : les interventions d’Alexandre Ouillac
Entre 1943 et 1945, Alexandre Ouillac, artiste toulousain, poursuit la restauration avec le traitement de plusieurs fenêtres de la nef. Il intervient notamment sur la 8e travée, cet espace se trouvant entre deux points d’appui principaux, puis sur la 7e et 6e travées sud. Pour ce travail, il s’inspire d’une grisaille du Mans grâce au modèle transmis par l’architecte en chef.
À partir de 1951
Les maîtres verriers complètent enfin les dernières fenêtres de la nef, l’espace principal de l’église où se rassemblent les fidèles. L’architecte Stym-Popper choisit de rompre avec les restaurations précédentes et organise en 1950 un concours destiné à définir une nouvelle orientation artistique qui doit s’inspirer des couleurs des rosaces médiévales. Ce projet conduira au programme contemporain que l’on voit aujourd’hui dans la nef.
Max Ingrand (1908-1969) remporte ce concours. Son projet, en verre antique coloré aux ornements à motifs floraux, s’inscrit délibérément dans la continuité des peintures murales médiévales et des rosaces déjà présentes. Les dominantes rouges et bleues de ces dernières deviennent une source d’inspiration majeure pour l’ensemble des nouvelles verrières de la nef.
L’ensemble qui en résulte est à la fois cohérent et composite. Près de quarante ans de chantier ont permis de créer un dialogue entre héritage médiéval, choix contemporains et diversité des maîtres verriers.
Un héritage à préserver
L’histoire des vitraux des Jacobins est l’histoire du monument lui-même : une histoire de pertes et de reconstructions retraçant plusieurs époques. Ce que l’on voit aujourd’hui est une œuvre collective. Bâtie sur plusieurs décennies, elle renoue avec l’esprit des origines plutôt que de s’en écarter.
Cette capacité du monument à accueillir des regards contemporains ne s’est pas arrêtée là. En 2018, l’installation Mesure de la lumière de l’artiste Sarkis créée dans le cadre du festival Printemps de Septembre dialogue avec l’architecture de l’église.
C’est peut-être l’une des plus belles réussites de ce lieu : offrir une expérience lumineuse et vivante, là où l’histoire aurait pu ne laisser que des fragments.

